Technopolitique : des citoyens connectés aux soldats malgré eux

Dans Technopolitique. Comment la technologie fait de nous des soldats, Asma Mhalla défend une idée centrale : les technologies numériques ne sont plus seulement des outils, mais des instruments de puissance qui rapprochent entreprises, États et appareils militaires. Le « soldat » désigne ici le citoyen entraîné, parfois à son insu, dans des conflits d’information, d’influence et de souveraineté. Une thèse éclairante, à condition de distinguer la force de la métaphore des mécanismes qu’elle décrit.
Une lecture politique de la technologie, pas un procès des écrans
La technopolitique consiste à examiner les technologies à travers les rapports de pouvoir qu’elles organisent. Qui possède les infrastructures ? Qui décide des règles de visibilité ? Qui peut surveiller, interrompre un service ou exploiter des données ? Ces questions déplacent le regard : un réseau social n’est pas seulement un lieu de conversation, pas plus qu’un satellite n’est un simple équipement de télécommunication.
Asma Mhalla, spécialiste des enjeux politiques et géopolitiques de la technologie et de l’intelligence artificielle, relie ainsi usages quotidiens et stratégies de puissance. Sa notion de technologie totale désigne une emprise transversale : les mêmes systèmes traversent l’économie, la sécurité, les relations sociales et la guerre. « Totale » ne signifie donc pas que toute technologie serait nécessairement totalitaire.
Quelques notions permettent de suivre le raisonnement sans se perdre dans le vocabulaire :
- Hypervitesse : l’accélération des échanges et des décisions, qui met sous tension le temps long de la délibération démocratique.
- Symbiose : l’imbrication croissante entre les individus et leurs environnements technologiques.
- Infra-système : les supports matériels de la connectivité, notamment les câbles, satellites et centres de données.
- Méta-structure : les plateformes et couches numériques qui organisent les interactions au-dessus de ces infrastructures.
L’IA, les implants cérébraux ou le métavers prolongent cette interrogation. Leur importance politique ne tient pas uniquement à leurs performances : elle dépend aussi des acteurs qui les contrôlent et des usages qu’ils rendent possibles.
Le « soldat » numérique : cible, relais et ressource
Le titre ne signifie pas que consulter son téléphone équivaut à combattre sur un front. Il souligne plutôt que les populations peuvent être intégrées à des rapports de force sans engagement explicite. Un individu fournit des données, reçoit des messages personnalisés et peut relayer un récit qui sert une stratégie commerciale, politique ou hostile.
Le texte officiel du règlement européen sur les services numériques : Consultez le règlement (UE) 2022/2065, qui établit les règles européennes applicables aux services numériques et aux plateformes en ligne.
Pourquoi l’attention devient un terrain de confrontation
Les algorithmes de recommandation hiérarchisent ce que nous voyons. Cette sélection peut favoriser les contenus qui retiennent l’attention, notamment ceux qui suscitent une réaction émotionnelle. Le micro-ciblage ajoute une autre dimension : adapter un message à un profil supposé, à ses préoccupations ou à ses vulnérabilités. Cela ne garantit pas l’adhésion, mais crée des possibilités d’influence difficilement visibles pour les autres citoyens.
Présenter les cerveaux comme un « champ de bataille » revient donc à interroger les conditions de formation des opinions. La polarisation et la désinformation ne résultent cependant pas des seuls algorithmes : elles dépendent aussi des tensions sociales, des acteurs politiques et des pratiques médiatiques. Influencer n’est pas programmer mécaniquement un comportement.
Ne pas confondre publicité, propagande et guerre
Une publicité personnalisée cherche une conversion commerciale ; une campagne politique cherche une adhésion ; une opération informationnelle hostile peut chercher à désorienter ou à affaiblir la confiance collective. Ces activités peuvent partager des outils sans avoir la même finalité ni la même gravité. Cette distinction aide à lire le livre sans transformer chaque interaction numérique en acte de guerre.
Un réflexe pratique consiste à examiner un contenu avant de le relayer : qui l’émet, quelle émotion déclenche-t-il, et que permet de vérifier son affirmation ? Le citoyen conserve une capacité d’action, même lorsqu’il évolue dans un environnement conçu pour orienter son attention.
BigTech et BigState : la souveraineté repose sur des dépendances
Les BigTech désignent les géants technologiques privés ; le BigState, l’État envisagé comme acteur stratégique, sécuritaire et technologique. Leur relation n’est ni une simple rivalité ni une fusion complète. Les entreprises ont besoin de marchés, de protections et de cadres juridiques. Les États dépendent de capacités techniques qu’ils ne maîtrisent pas toujours eux-mêmes.
Le « nouveau Léviathan à deux têtes » décrit cette interdépendance. Les géants américains participent à la puissance des États-Unis tout en poursuivant leurs intérêts propres. La Chine organise autrement les rapports entre pouvoir politique et entreprises. Pour l’Europe, l’enjeu est de combiner régulation, capacités industrielles et maîtrise des infrastructures, plutôt que de réduire la souveraineté à l’édiction de règles.
On peut comparer cette souveraineté à une voûte : sa solidité dépend de l’agencement des éléments, pas d’une pierre isolée. Posséder une application ne suffit pas si son hébergement, sa connectivité et ses moyens de calcul dépendent tous d’acteurs extérieurs. Pour évaluer une autonomie numérique, il faut donc regarder les points d’appui et les possibilités de remplacement, pas seulement la nationalité affichée du service.
Cette lecture prend une portée militaire avec les satellites, les cyberattaques, les drones et l’IA. Une infrastructure civile peut soutenir des communications militaires ; une attaque informatique peut perturber un hôpital ou une administration. Les armes autonomes posent, elles, des questions spécifiques : fiabilité de l’identification, contrôle humain et attribution de la responsabilité. Tous les drones ne sont pas autonomes, et toute IA militaire ne décide pas d’une frappe.
Protéger la démocratie exige davantage que des réflexes individuels
La surveillance et la reconnaissance faciale illustrent une tension majeure : une technologie présentée comme protectrice peut aussi accroître les possibilités de contrôle. L’enjeu n’est pas seulement son efficacité, mais la légitimité de son déploiement, la proportionnalité de ses usages et les moyens de contestation accessibles aux personnes concernées.
Le Digital Services Act constitue un levier européen de régulation des services numériques, notamment en matière de transparence et de responsabilité des plateformes. Il ne règle toutefois ni toutes les dépendances industrielles ni l’ensemble des questions militaires. Attendre d’un texte unique qu’il résolve la concentration du pouvoir technologique serait une impasse.
Les réponses doivent agir à plusieurs niveaux :
- Éducation : apprendre à vérifier une information et à comprendre les mécanismes de recommandation.
- Contrôle démocratique : rendre discutables les choix de surveillance et les usages publics de l’IA.
- Contre-pouvoirs : soutenir le travail des journalistes, chercheurs, associations et ONG.
- Capacités collectives : préserver des compétences, des infrastructures et des solutions de remplacement.
L’esprit critique est nécessaire, mais il ne peut compenser seul l’opacité d’un système. La question politique reste celle des droits et des institutions permettant de demander des comptes.
Faut-il lire Technopolitique ? Apports, limites et repères
Publié au Seuil, l’ouvrage compte 288 pages, selon la notice de Futuribles. Son principal intérêt est de relier des sujets souvent séparés : plateformes, souveraineté, guerre et libertés publiques. Il convient particulièrement aux lecteurs de géopolitique, aux étudiants et aux professionnels qui veulent dépasser une approche purement technique du numérique.
Il faut néanmoins distinguer les registres de réception. La présentation de l’éditeur expose une thèse volontairement frappante ; une critique spécialisée, comme celle de Futuribles, en examine le cadre intellectuel ; les avis de lecteurs renseignent davantage sur l’expérience de lecture. Sur Babelio, une note de 3,5/5 sur 138 notes constitue un repère de réception susceptible d’évoluer, non une mesure de validité des arguments.
La densité conceptuelle, les anglicismes et certaines abstractions peuvent ralentir la lecture. La métaphore militaire comporte aussi une limite : à trop élargir le mot « guerre », on risque d’effacer les différences entre compétition économique, influence et violence armée.
Le livre est surtout utile comme grille de questionnement, plutôt que comme manuel technique ou catalogue de solutions. Sa proposition la plus féconde consiste à ne plus demander seulement ce qu’une technologie permet de faire, mais qui elle rend puissant, de qui elle nous rend dépendants et sous quel contrôle démocratique.